En dégainant une deuxième comédie en six mois, les frères Coen
éclairent leur carrière récente sous un nouveau jour. Ils semblent
renoncer à la belle ambiguïté qui guidait leur travail, écartelé entre
noirceur et loufoquerie. Les deux pôles nourrissaient souvent
simultanément leurs meilleurs films pour aboutir à des merveilleuses
œuvres, visitées par le fantôme de l'âge d'or hollywoodien du polar
et de la comédie. Le tout saupoudré d'un sens unique de l'absurde
et de la parodie qui en faisait tout le prix. Doit-on désormais parler
de cette singularité au passé ? La vision de « Ladykillers » laisse en
effet assez perplexe. A vrai dire, on ne s'attendait pas à un film
aussi facile et gratuit de la part des Coen, qui ont certes toujours
fait preuve d'un redoutable esprit potache mais qui viennent là de
franchir nettement la ligne blanche.

Le casse du siècle

« Ladykillers » ou le remake par la fratrie Coen d'un classique de la
comédie anglaise fifties, qui passe ainsi du Londres encore
victorien au Deep South. On y découvre donc tous les archétypes
de ce Sud américain déjà filmé dans « O Brother ». Soit tout
d'abord une sympathique et pieuse veuve noire, qui héberge un
curieux lettré blanc en congés de l'Université, pour approfondir la
pratique de la musique de la Renaissance. Etonnant, non ? Le plus
surprenant dans l'affaire étant sans doute le choix de Tom Hanks
pour interpréter un amateur d'Edgar Poe. Mais que cache donc ce
distingué professeur ? Et surtout pourquoi s'entoure-t-il d'une
bande de pieds nickelés, indignes d'un sketch de Kad et Olivier ?
On ne dévoilera pas un insoutenable suspense en révélant que
l'improbable troupe projette de s'emparer de l'argent d'un casino
voisin en creusant un tunnel depuis la cave de miss Munson, qui va
évidemment découvrir la supercherie et se montrer fort contrariée
par pareil méfait. Délire …

Comique aseptisé

Même lesté par des tonnes de clichés, l'ensemble pouvait
néanmoins s'avérer attrayant et jouissif. Les Coen n'ayant pas
d'équivalent dans l'industrie du divertissement américaine pour se
jouer des stéréotypes et faire prendre une sauce mille fois goûtée
ailleurs. Qu'est ce qui grippe alors la machine ? Peut-être justement
la sensation d'avoir à faire à une pure mécanique gaguesque,
dénuée de tout arrière plan et de toute substance. La comparaison
avec le récent « Intolérable cruauté » semble très éclairante de la
soudaine régression des Coen. Ce précédent film se révélait en
effet infiniment plus mordant et ironique que l'esprit bon enfant qui
maintient constamment « Ladykillers » dans une bulle de légèreté,
qui ne va pas vraiment au teint des deux frangins. Sous ses dehors
d'humour noir, ce nouvel opus parait particulièrement convenu,
voire parfois franchement insignifiant. Comme si leur comique
autrefois ravageur se trouvait soudain pris au piège de codes
commerciaux, imposés par un système productif de plus en plus
aseptisant. Tout est téléphoné, à l'exception de quelques rares
trouvailles qui nous rappellent leurs anciennes fulgurances,
génialement bêtes et méchantes. Les comédiens cabotinent à
outrance mais chose plus grave, sans rien apporter au film. Là où le
numéro de séducteur de Georges Clooney marchait à la perfection
en détournant son image lisse et calculée, la composition de Tom
Hanks, une fois passée l'exposition, tourne à vide et condamne le
film à un pénible surplace. On espère donc un rebond des frères
Coen, qui nous doivent absolument une revanche après cette
comédie faiblarde.
samuel@chroniscope.com (11/06/2004-comédie)